Des dizaines de milliers de personnes sont redescendues dans les rues de Bruxelles dimanche, lors de l'une des plus grandes manifestations pour le climat organisées en Belgique depuis les grèves scolaires historiques de 2019.
La police a dénombré 45 000 participants, tandis que les organisateurs en ont estimé le nombre à 60 000, soit environ le double de la participation de l'année dernière. Cette nouvelle mobilisation intervient pourtant à un moment où les ambitions climatiques sont de plus en plus mises à mal par les pressions économiques, les guerres et l'évolution des priorités politiques.
Alors que le président américain Donald Trump démantèle les réglementations environnementales, les gouvernements européens réexaminent ou reportent certaines mesures de leur programme écologique au nom de la viabilité financière et de la compétitivité industrielle.
La mise en place prévue par l'UE d'une tarification du carbone pour le transport routier et le secteur du bâtiment a été reportée à 2028, tandis que l'avenir des voitures à moteur thermique fait toujours l'objet d'un débat politique.
La Belgique illustre bien ces contradictions. La ministre flamande du Climat, Melissa Depraetere (Vooruit), a récemment qualifié la crise climatique de « plus grand défi de notre époque ». Pourtant, son gouvernement a assoupli les exigences obligatoires en matière de rénovation des logements, tandis que ses politiques concernant les aéroports, les transports publics et les énergies renouvelables restent controversées.
Des grèves scolaires à la justice sociale
La Coalition belge pour le climat a organisé la manifestation de dimanche, qui a rassemblé des associations environnementales, des syndicats, des organisations de défense des droits de l'homme, des ONG de développement, des universités, des mouvements de jeunesse et des familles. Des responsables politiques de l'opposition issus de Groen, d'Ecolo, du PS et du PVDA/PTB y ont également pris part.
Parmi les revendications de la coalition figurent la suppression progressive des subventions aux énergies fossiles, la taxation des bénéfices exceptionnels tirés du pétrole et du gaz, la protection de la nature et l'aide aux ménages et aux entreprises pour qu'ils adoptent les énergies renouvelables.
L'isolation des logements à un coût abordable, le chauffage à partir d'énergies renouvelables, des transports en commun accessibles et la protection contre les phénomènes météorologiques extrêmes sont au cœur de son programme.
Il y a sept ans, le militantisme climatique était largement associé à Greta Thunberg et aux jeunes militants belges, dont Anuna De Wever. Des milliers d’écoliers avaient fait l’école buissonnière pour réclamer des mesures contre le réchauffement climatique.
Le mouvement actuel présente un profil plus large et plus intergénérationnel. Ses revendications établissent de plus en plus un lien entre la lutte contre le changement climatique et le pouvoir d’achat, la santé, la justice sociale et la sécurité énergétique. Le changement climatique n’est plus présenté uniquement comme une menace pour la planète de demain, mais aussi comme un enjeu économique et social d’aujourd’hui.
Trump, les guerres et l'évolution des priorités de l'Europe
Le contexte politique a radicalement changé depuis 2019. Aux États-Unis, l'administration Trump a abrogé d'importantes réglementations fédérales en matière de climat, notamment le fondement juridique des normes d'émissions de gaz à effet de serre applicables aux véhicules.
L'Europe poursuit ses efforts en faveur de la décarbonisation, mais ses décideurs politiques doivent de plus en plus souvent trouver un équilibre entre les objectifs climatiques, la compétitivité industrielle, le coût de la vie des ménages et l'emploi.
Par ailleurs, la poursuite de la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine et les conflits au Moyen-Orient ont fait remonter les dépenses de défense et la sécurité énergétique au premier plan des priorités politiques.
Paradoxalement, ces crises viennent également renforcer les arguments économiques en faveur de l'abandon des énergies fossiles. L'électricité issue des énergies renouvelables, la mobilité électrique et les pompes à chaleur peuvent réduire la dépendance de l'Europe vis-à-vis du pétrole et du gaz importés.
Les propositions de la Commission européenne visant à assouplir certaines obligations de déclaration concernant les combustibles fossiles importés montrent néanmoins à quel point les pressions économiques immédiates peuvent compliquer la réalisation des objectifs environnementaux à long terme.
Les investissements dans les énergies propres progressent, mais les émissions continuent d'augmenter
Malgré les obstacles politiques, la transition énergétique se poursuit. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les investissements mondiaux dans les technologies d'énergie propre devraient atteindre environ $2,2 billions en 2026, soit près du double des montants investis dans les combustibles fossiles.
Les véhicules électriques, le stockage par batterie, l'énergie solaire et l'électricité issue de sources renouvelables sont de plus en plus motivés par la concurrence industrielle et les opportunités économiques plutôt que par les seules politiques climatiques.
Pourtant, la situation en matière de climat est moins encourageante. Selon l’AIE, les émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie ont atteint un nouveau record en 2025, avec près de 38,4 milliards de tonnes. Cela représente environ 5% de plus que leur niveau de 2019, année où les manifestations pour le climat avaient atteint leur apogée.
En d'autres termes, le monde investit massivement dans des solutions sans pour autant parvenir à réduire durablement les émissions mondiales.
Une transition de plus en plus dictée par des considérations économiques
La manifestation de dimanche à Bruxelles montre que les préoccupations du public concernant le changement climatique n'ont pas disparu. Cependant, les militants sont confrontés à un contexte politique plus complexe qu'en 2019.
Les gouvernements doivent concilier les objectifs de réduction des émissions à long terme avec les préoccupations à court terme liées à l'emploi, au budget des ménages, à la dette publique et à la sécurité militaire.
Pour l'industrie automobile européenne, cette contradiction est particulièrement flagrante. L'électrification se poursuit, portée de plus en plus par les progrès technologiques, la concurrence sur les coûts et l'influence croissante de la Chine, alors même que les constructeurs cherchent à obtenir une plus grande souplesse réglementaire.
La transition climatique pourrait, en fin de compte, dépendre moins des seuls engagements environnementaux que de la sécurité énergétique, de la compétitivité industrielle et des impératifs économiques.
La manifestation de dimanche à Bruxelles témoigne d'une pression renouvelée de l'opinion publique en faveur de mesures en faveur du climat. La question reste de savoir si les gouvernements européens seront capables de répondre à cette urgence par des politiques efficaces.


