Renault teste une nouvelle méthode pour empêcher les conducteurs en état d'ivresse de prendre le volant : il suffirait de poser un doigt sur un capteur pour déterminer si une personne a trop bu. L'idée semble futuriste, mais elle n'est pas tout à fait nouvelle. Depuis près de deux décennies, les constructeurs automobiles et les chercheurs expérimentent des alternatives à l'éthylotest traditionnel.
Ce qui rend le dernier projet de Renault intéressant, c'est la manière dont il vise à intégrer cette technologie de manière invisible dans une voiture ordinaire, à l'associer à des caméras de surveillance du conducteur et, éventuellement, à la mettre en production avant la fin de la décennie.
Programme d'innovation Futurama
Ce système est développé dans le cadre du programme d'innovation « Futurama » du groupe Renault et a été présenté pour la première fois sur le concept-car R-Space Lab au début de cette année. Renault l'avait alors simplement décrit comme un détecteur d'alcool tactile, destiné notamment à aider les jeunes conducteurs à éviter de prendre le volant après avoir bu.
Lors d'une récente visite du magazine français L'Argus au centre Futurama de Renault à Guyancourt, les ingénieurs ont dévoilé davantage de détails. Le conducteur devrait poser un doigt sur un capteur avant de démarrer. Le système estimerait alors le taux d'alcoolémie et comparerait le résultat à un seuil prédéfini. Si ce seuil était dépassé, la voiture pourrait refuser de démarrer.
Renault étudie également la possibilité d'une configuration à distance. Les parents pourraient théoriquement fixer une limite d'alcoolémie de zéro lorsqu'ils prêtent leur voiture à un jeune conducteur, tandis que les gestionnaires de flottes pourraient imposer leurs propres seuils.
Cela crée d'emblée une faille évidente : un passager sobre pourrait bien être celui qui présente son doigt. Renault souhaite donc relier le capteur aux caméras intérieures de la voiture afin que le véhicule puisse vérifier que la personne soumise au test est bien le conducteur.
Des essais cliniques sont prévus afin de déterminer si ces mesures sont suffisamment fiables. Certaines technologies développées dans le cadre du programme R-Space Lab pourraient être intégrées à la plateforme RGEV Medium 2.0 de nouvelle génération de Renault à partir de 2028 ou 2029 environ.
Renault n'est pas la première
L'idée de base est bien plus ancienne. En 2007, Nissan avait présenté un concept-car équipé d'un capteur d'alcool intégré au levier de vitesses. Ce dispositif analysait la transpiration de la paume du conducteur et pouvait bloquer la boîte de vitesses en cas de détection d'alcool. Nissan a également mené des essais avec des capteurs d'alcool dans l'habitacle et des caméras surveillant le regard et le comportement du conducteur.
Aux États-Unis, un programme encore plus ambitieux est en place depuis 2008. Le « Driver Alcohol Detection System for Safety » (DADSS) bénéficie du soutien des autorités américaines chargées de la sécurité routière et des principaux constructeurs automobiles.
L'une de ses technologies utilise la lumière du proche infrarouge pour analyser la concentration d'alcool à travers la peau. Un capteur pourrait théoriquement être intégré dans un bouton de démarrage, un sélecteur de vitesse ou un volant, permettant ainsi au conducteur de se soumettre à un test en touchant simplement une partie du véhicule.
Le développement de ce système tactile s'est poursuivi jusqu'en 2025, date à laquelle des contraintes budgétaires ont contraint le programme à se concentrer sur une autre technologie : la détection passive de l'haleine.
Cette approche pourrait à terme s'avérer encore moins intrusive. Des capteurs placés à proximité du conducteur analysent l'air expiré normalement, sans qu'il soit nécessaire de souffler dans un tube. DADSS prévoit que son dernier concept de référence sera finalisé cette année, et que l'octroi de licences aux équipementiers automobiles pourrait débuter dès 2027.
Renault n'a pas précisé le fonctionnement exact de son capteur digital ; on ne peut donc pas encore supposer qu'il utilise la même technique de spectroscopie infrarouge.
Plus difficile qu'il n'y paraît
La difficulté ne réside pas dans la détection de l'alcool, mais dans la capacité à le faire avec suffisamment de précision pour immobiliser le véhicule d'une personne. L'agence américaine de sécurité routière (NHTSA) a conclu en début d'année qu'aucun système actuellement en production n'était encore capable de mesurer de manière passive les taux d'alcool égaux ou supérieurs à la limite légale avec une précision suffisante pour permettre une utilisation à grande échelle.
Même des taux d'erreur infimes posent problème lorsqu'ils s'appliquent à des milliards de trajets. Un faux positif pourrait empêcher un conducteur parfaitement sobre de reprendre la route, tandis qu'un faux négatif pourrait permettre à une personne en état d'ébriété de prendre le volant.
Les capteurs tactiles doivent également faire face aux doigts froids, à la transpiration, aux différences de texture de la peau, à la crème pour les mains, à la saleté, ainsi qu’aux effets cumulés, au fil des années, de la chaleur, du gel et des vibrations propres au secteur automobile. Cela explique en partie pourquoi les concepts prometteurs présentés par Nissan, Toyota et d’autres constructeurs ne se sont jamais imposés comme des équipements courants.

Volvo s'en est rapproché avec son système Alcoguard, lancé en 2008 en tant qu'option intégrée en usine. Ce système exigeait toutefois que le conducteur souffle dans un éthylotest portable sans fil ; en 2010, son prix s'élevait à environ 850 €, auxquels s'ajoutaient entre 50 et 90 € pour l'installation.
La réglementation se concrétise
Le choix de Renault en matière de calendrier est néanmoins intéressant. À compter de juillet 2024, les véhicules nouvellement immatriculés dans l’Union européenne devront être équipés d’une interface facilitant l’installation d’un dispositif anti-démarrage en cas d’alcoolémie. Ce dispositif n’est pas obligatoire en soi, mais les conditions techniques préalables doivent déjà être réunies.
Les derniers protocoles de sécurité de l'Euro NCAP accordent également une importance croissante aux technologies capables de détecter les facultés affaiblies du conducteur, notamment sous l'effet de l'alcool et des stupéfiants.
Cela signifie que la détection de l'alcool pourrait progressivement passer d'un équipement principalement associé aux conducteurs condamnés pour conduite en état d'ivresse à une nouvelle fonction intégrée de sécurité automobile, au même titre que la surveillance de la fatigue, le freinage d'urgence automatique et l'aide à la régulation de la vitesse.
Ce qui serait exceptionnel, c'est que Renault parvienne enfin là où ces projets antérieurs ont échoué : transformer cette idée en un produit suffisamment abordable, fiable et discret pour être installé sur des millions de voitures grand public.


