La multinationale britannique du pétrole et du gaz Shell cède ses activités européennes d'énergies renouvelables terrestres, telles que les parcs éoliens et solaires, au groupe français TotalEnergies. L'opération porte sur un portefeuille de 4 gigawatts, dont 500 mégawatts sont actuellement en service.
Sous la direction de son PDG, Wael Sawan, Shell a adopté une approche plus critique vis-à-vis des projets liés aux énergies renouvelables et entend se recentrer sur les combustibles fossiles. Les conditions financières de la transaction n'ont pas été divulguées.
12% des projets énergétiques de Shell
L'accord, que les deux entreprises espèrent finaliser d'ici la fin de l'année, porte sur des projets aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni. Cela représente environ 12% de l'ensemble des projets énergétiques de Shell ; il ne s'agit donc pas de l'intégralité de sa division dédiée aux énergies renouvelables. Les autorités de régulation doivent toutefois encore donner leur feu vert à cette cession.
Shell continue d'acheter et de vendre de l'énergie solaire et éolienne et de fournir de l'électricité verte, notamment à des entreprises néerlandaises, mais sous la direction de son PDG Wael Sawan, un dirigeant d'origine libano-canadienne, la multinationale a commencé à porter un regard plus critique sur les projets liés aux énergies renouvelables. L'entreprise souhaite recentrer ses efforts sur la production de combustibles fossiles.
Construit grâce à des subventions néerlandaises s'élevant à plusieurs millions
Le fait est que certains de ces parcs, tels que l'Energiepark Pottendijk à Emmen et le Zonnepark Koegorspolder à Terneuzen, ont été construits grâce à des subventions de plusieurs milliards accordées par le gouvernement néerlandais ; ces projets néerlandais ont une puissance maximale cumulée de plus de 254 mégawatts.
Il est donc légitime de se demander s'il est opportun de céder ces investissements publics à des acteurs étrangers dès que les projets deviennent rentables, même si cette cession ne se heurte à aucun obstacle juridique. Détail intéressant : une enquête récente menée par Follow the Money révèle que Shell ne paie pratiquement aucun impôt sur les sociétés aux Pays-Bas.
Aucun retour
Pour Shell, la production physique d’énergie verte ne génère pas de rendements suffisants par rapport au pétrole, au gaz et au négoce d’énergie. Lors du Capital Markets Day de l’année dernière, il l’a déclaré sans détour : un dollar sur cinq investi par Shell ne générait aucun rendement – soit environ 45 milliards de dollars – et cela valait tout particulièrement pour les projets verts et les usines chimiques. Ou, pour reprendre ses propres termes : “ Je ne peux pas investir dans des projets à faible rendement juste pour me donner bonne conscience. ”
Le recul de Shell par rapport à ses ambitions écologiques doit donc être considéré avant tout dans le contexte des grands groupes énergétiques américains. Shell tente de combler son retard en matière de rentabilité par rapport à ses concurrents américains, ExxonMobil et Chevron, qui ont peu investi dans les énergies renouvelables et sont donc perçus par les investisseurs comme des entreprises “ plus propres ” et plus prévisibles.
Shell a annoncé à la fin de l'année dernière qu'elle allait céder ses participations dans deux parcs éoliens situés au large des côtes écossaises. Au début du mois, la société a également cédé sa participation dans Sprng Energy, un producteur indien d'énergie éolienne et solaire d'une capacité de 5 GW.
Pour replacer le changement de stratégie de Shell dans son contexte : l’entreprise s’est fixé un “ plafond vert ” strict. L’électricité, les biocarburants et le stockage du CO₂, pris ensemble, ne doivent pas représenter plus de 10% du total des dépenses d’investissement. Tout ce qui dépasse ce seuil fera l’objet d’une cession ou ne sera pas développé davantage. Dans le même temps, les investissements dans le pétrole et le gaz sont renforcés, en particulier dans le GNL : Shell prévoit que la demande de gaz en Asie, en Afrique et en Amérique latine n'atteindra son pic qu'aux alentours de 2040, et investit massivement dans la croissance hors d'Europe.

TotalEnergies, un acteur « vert » ?
Cela fait-il pour autant de TotalEnergies, notamment compte tenu de l'acquisition de ces parcs éoliens terrestres et solaires, un “ acteur vert ” dans le monde des entreprises énergétiques et pétrolières ? Non, on ne peut pas résumer les choses aussi simplement.
Par le passé, TotalEnergies a adopté une approche pragmatique. En mars dernier, par exemple, l'entreprise a conclu un accord avec les autorités américaines aux termes duquel elle s'est engagée à renoncer à la construction de parcs éoliens en échange d'un remboursement de près d'un milliard de dollars.
TotalEnergies a également annoncé que la société d'investissement américaine KKR allait acquérir une participation de 50% dans ses projets européens d'énergie solaire et éolienne terrestre, représentant une puissance totale de 1,2 gigawatts. L'accord conclu avec KKR correspond à une valeur d'entreprise de 1,8 milliard d'euros. En d'autres termes, cela permet de répartir le risque.
L'entreprise pourrait encore nourrir des projets de croissance ambitieux dans le domaine des énergies renouvelables – avec ses récentes acquisitions du groupe VSB (un développeur éolien en Allemagne) et de SN Power (énergie hydroélectrique en Afrique) –, elle vise à atteindre plus de 40 gigawatts de capacité renouvelable en Europe, afin de produire plus de 100 térawattheures d’électricité nette d’ici 2030.
Tout comme Shell, elle reste, fondamentalement, une entreprise pétrolière et gazière axée sur la rentabilité. Mais d'une manière générale, elle constitue, tout comme la société italienne Eni, davantage une exception qui confirme la règle en matière de transition énergétique.
Générer des bénéfices
Selon Le Figaro, le groupe énergétique français tire effectivement des bénéfices de ces actifs. L'objectif qu'il s'est fixé – un rendement du capital investi (ROACE) de 12% pour ses activités électriques – n'a pas encore été atteint, mais, à 9,7%, il est à portée de main.
En ce sens, la politique de TotalEnergies va en quelque sorte à l'encontre de l'argument selon lequel les rendements des énergies renouvelables par rapport aux combustibles fossiles (souvent compris entre 10 et 20% ou entre 15 et 30%) sont décevants. Si de nombreuses compagnies pétrolières se détournent des énergies renouvelables, cela n'est certainement pas le cas de tous les investisseurs.
De plus, selon un rapport de GlobalData publié en mai dernier, la part des énergies renouvelables dans la production mondiale d'électricité devrait passer de 30% en 2020 à 40% en 2030.
Tendance générale
Parallèlement, on observe la même tendance – une réévaluation en profondeur des ambitions en matière de transition énergétique – chez d’autres grands groupes européens, tels que BP, la société norvégienne Equinox et l’espagnole Repsol.
Trois facteurs reviennent sans cesse dans ce contexte : les rendements décevants des énergies renouvelables par rapport aux combustibles fossiles, la pression exercée par les investisseurs pour combler l'écart de valorisation avec les concurrents américains, et des politiques gouvernementales plus lentes ou plus incertaines que prévu (subventions, autorisations, développement du marché du CSC).
Ajoutez à cela le rapport Draghi, qui a mis en garde contre le fait que les entreprises européennes sont en train de perdre la bataille concurrentielle face à la Chine et aux États-Unis, ainsi que le glissement politique au sein du Parlement européen – qui s’est déplacé vers la droite depuis les élections européennes de 2024 (avec un groupe PPE renforcé) – et vous obtenez immédiatement les ingrédients d’un changement de cap notable, alors même que le consensus scientifique s'impose de plus en plus comme une nécessité urgente en faveur d'une réduction – et non d'une augmentation – de la consommation de combustibles fossiles.
Il convient toutefois de mentionner d’emblée cette réalité qui donne à réfléchir : pour la majeure partie de l’industrie pétrolière mondiale, il n’existe pratiquement aucune stratégie en matière d’énergies renouvelables à remettre en cause. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les producteurs de pétrole et de gaz ne représentent qu’environ 1% des investissements mondiaux dans les énergies propres.


