Les grandes compagnies pétrolières européennes ont plus que doublé leurs bénéfices au cours du dernier trimestre de 2026, relançant ainsi le débat sur la question de savoir si les gouvernements devraient taxer une partie de ces gains tout en dépensant simultanément des fonds publics pour protéger les automobilistes contre la hausse des prix des carburants.
Selon une analyse réalisée par l'association de défense de l'environnement Transport & Environment, huit grandes compagnies pétrolières, dont Shell, BP, TotalEnergies, Eni, Repsol, OMV, Orlen et Moeve, ont déclaré ensemble des bénéfices ajustés d'environ 25,8 milliards d'euros au deuxième trimestre 2026. Ce chiffre est à comparer aux quelque 11,6 milliards d'euros enregistrés au cours de la même période l'année dernière, soit une hausse de 122%.
Les comptes trimestriels publiés par ces entreprises confirment globalement ces chiffres. À elle seule, Shell a annoncé un résultat ajusté de $9,8 milliards au deuxième trimestre, tandis que BP a déclaré $5,7 milliards et TotalEnergies environ $6 milliards. Eni et Repsol ont également fait état d'une forte hausse de leurs bénéfices.
Tensions géopolitiques
Cette amélioration a largement coïncidé avec la nouvelle flambée des cours du pétrole, suite aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Le Brent s'est établi en moyenne à plus de $100 le baril au cours du trimestre, soit un niveau nettement supérieur à celui de l'année précédente.
Selon les estimations de Transport & Environment, environ 7,5 milliards d'euros des bénéfices supplémentaires générés au cours du premier semestre 2026 peuvent être attribués aux activités européennes.
Ce chiffre doit toutefois être nuancé. Les compagnies pétrolières ne publient généralement pas les chiffres exacts de leurs bénéfices sur le marché européen. T&E estime donc les bénéfices européens en appliquant la part des revenus de chaque entreprise provenant de l’UE à ses chiffres de bénéfices mondiaux. L’organisation définit ensuite les ‘ bénéfices excédentaires ’ comme la différence entre les bénéfices de 2026 et ceux générés au cours de la période correspondante de 2025.
Ce chiffre de 7,5 milliards d'euros est donc une estimation et non un chiffre comptable certifié. Cela signifie également que chaque euro de bénéfice supplémentaire ne peut pas nécessairement être attribué directement à la hausse des prix du pétrole.
Une hausse de la production, une baisse des coûts, des acquisitions ou des résultats exceptionnellement faibles en 2025 pourraient également influencer cette comparaison. Néanmoins, ces chiffres illustrent pourquoi les appels en faveur de nouvelles taxes sur les bénéfices exceptionnels gagnent du terrain sur le plan politique.
Belgique : estimation à 213 millions d'euros
Pour la seule Belgique, T&E estime que les compagnies pétrolières ont généré environ 213 millions d'euros de bénéfices exceptionnels au cours des six premiers mois de l'année. La Pologne arrive en tête des pays étudiés avec environ 1,63 milliard d'euros, suivie de l'Espagne avec 1,48 milliard d'euros et de l'Allemagne avec 1,19 milliard d'euros.
Ce chiffre belge présente un intérêt politique, car les gouvernements dépensent à nouveau des fonds pour limiter l'impact de la hausse des prix de l'essence et du diesel sur les consommateurs. Plutôt que de taxer les bénéfices exceptionnels du secteur pétrolier, la Belgique s'est jusqu'à présent principalement concentrée sur le contrôle des prix, la surveillance réglementaire et le soutien aux consommateurs.
Autres pays européens
D'autres pays européens adoptent une approche différente. Le Portugal a récemment approuvé un projet de taxe de 33% sur les bénéfices des compagnies pétrolières qui dépassent 120% de la moyenne des bénéfices réalisés en 2024 et 2025. Cette mesure doit encore être définitivement approuvée par le Parlement.
La Roumanie dispose déjà de plusieurs mécanismes visant à taxer les bénéfices exceptionnellement élevés du secteur pétrolier, notamment des taxes liées aux cours du Brent.
L'Italie a opté pour une solution de plus grande envergure en augmentant l'impôt régional sur les sociétés prélevé sur les entreprises du secteur de l'énergie en 2026 et 2027. Le gouvernement prévoit que cette mesure générera des centaines de millions d'euros.
La Pologne est allée encore plus loin. Son Parlement a approuvé une taxe sur les bénéfices exceptionnels du secteur des carburants, mais sa mise en œuvre a été reportée après que le président a saisi le Tribunal constitutionnel de cette loi.
En dehors de l'UE, le Royaume-Uni dispose déjà de l'un des systèmes les plus complets d'Europe. Sa « Energy Profits Levy » (taxe sur les bénéfices énergétiques) porte le taux d'imposition effectif sur les bénéfices tirés du pétrole et du gaz de la mer du Nord à 78%.
L'Europe l'a déjà fait par le passé
La taxation des bénéfices exceptionnels n’est pas une nouveauté pour l’Union européenne. À la suite de la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’UE a instauré une contribution de solidarité temporaire à la charge des entreprises du secteur des énergies fossiles. Les bénéfices dépassant de plus de 20% le niveau moyen enregistré entre 2018 et 2021 pourraient être imposés à un taux minimal de 33%.
Selon la Commission européenne, ce mécanisme a permis de lever plus de 26 milliards d'euros dans l'ensemble des États membres en 2022 et 2023, dont une grande partie a été utilisée pour venir en aide aux ménages et aux entreprises confrontés à une flambée des factures d'énergie.
Mécanisme permanent
T&E fait désormais valoir que l'Europe devrait relancer ce principe et mettre en place un mécanisme permanent qui se déclencherait automatiquement en cas de hausse exceptionnellement rapide des prix du pétrole ou des bénéfices des entreprises.
Ce débat met en évidence une contradiction gênante pour les gouvernements. Lorsque les prix du pétrole flambent, de nombreux pays réduisent les taxes sur les carburants ou accordent des subventions pour protéger les automobilistes, ce qui entraîne une baisse des recettes publiques. Dans le même temps, les producteurs et les raffineurs de pétrole peuvent voir leurs bénéfices augmenter considérablement.
Une taxe sur les bénéfices exceptionnels vise à répercuter une partie de ce coût sur les entreprises qui profitent le plus de la flambée des prix.
Pour la Belgique, où T&E estime à plus de 200 millions d'euros les bénéfices supplémentaires générés par le secteur pétrolier en seulement six mois, ce débat pourrait devenir difficile à éviter si les prix des carburants restent élevés.
Les pays où la part des véhicules électriques est plus élevée sont bien moins exposés à la hausse des prix. Le Danemark affiche une part de véhicules électriques à batterie (BEV) d’environ 19%, contre moins de 1% en Pologne. Une étude précédente de T&E a révélé que le conflit en Iran devrait toucher cinq fois plus les conducteurs de véhicules à essence que les conducteurs de véhicules électriques.


