Le Norvégien Le géant des engrais Yara a inauguré lundi à Sluiskil (Pays-Bas), près de la frontière belge, la plus grande usine de captage de CO₂ d'Europe.
L'objectif est de capter chaque année jusqu'à 800 000 tonnes de CO₂ issues de sa production d'ammoniac, soit environ 0,5 % des émissions annuelles totales des Pays-Bas, et de les stocker de manière définitive.
Cette installation vient parachever la première chaîne de valeur transfrontalière à l'échelle industrielle dédiée au captage, au transport et au stockage définitif du CO2. Le captage et le stockage du carbone (CSC) visent à capter le CO₂ directement à la source.
Les exploitants liquéfient ensuite le CO₂ et le stockent dans sept réservoirs d'une capacité totale d'environ 15 000 tonnes sur le site.. Les navires de Northern Lights transporteront le CO₂ capturé deux fois par semaine vers un terminal norvégien.
2 600 mètres sous le fond marin
Selon une étude de Northern Lights, l'empreinte logistique ne représente ‘ que ’ quelques pour cent. Les émissions de CO₂ est ensuite injecté dans une couche d'eau salée profonde, à 2 600 mètres sous le fond marin. Le GIEC conclut qu'avec un réservoir géologique correctement choisi et géré, le CO₂ capté peut être isolé de manière permanente de l'atmosphère.
La Norvège dispose de plusieurs décennies d'expérience en matière d'injection de CO₂ en mer, sur les sites de Sleipner et de Snøhvit. La grande incertitude qui pèse sur le CSC ne réside donc pas tant dans la question de savoir si “ tous les réservoirs finiront-ils par fuir ? ”, mais plutôt dans les coûts, les infrastructures, l'efficacité du captage et la question de savoir si un nombre suffisant de projets verront réellement le jour.
Yara devient le premier client commercial de Northern Lights, un consortium regroupant les compagnies pétrolières Equinor, Shell et TotalEnergies.
Solution pour les secteurs difficiles à décarboner
La technologie CSC est présentée par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) comme l'une des solutions pour les secteurs difficiles à décarboner, tels que les industries du ciment et de l'acier. Pour l'instant, toutefois, cette technologie reste très coûteuse.
Ce qui fait l'importance de Sluiskil, c'est qu'il transforme le CSC en Europe, qui passe d'un ensemble de projets de démonstration à une activité de services transfrontalière à caractère nettement plus industriel.
Sluiskil se trouve pour ainsi dire dans l'arrière-cour industrielle de la Belgique, au sein du même réseau portuaire de la mer du Nord que Gand. Il s'agit en effet d'un avant-goût des infrastructures dont pourraient également bénéficier les industries belges du ciment, de la chimie, du raffinage et du traitement des déchets.
Plus important encore, la Belgique et la Norvège ont signé en mars 2026 un accord bilatéral visant à permettre le transport du CO₂ depuis la Belgique vers des sites de stockage norvégiens.
Le projet à plus long terme consiste en un gazoduc reliant Zeebruges à la Norvège, développé par Fluxys et Equinor. La Belgique a besoin de sites de stockage à l'étranger, car elle ne dispose pas de capacités de stockage géologique suffisantes sur son territoire.
Sluiskil est en réalité l'un des sites les plus propices au lancement d'un projet de CSC dans le secteur de l'industrie lourde. Le projet de Sluiskil représente un investissement compris entre 194 et 200 millions d'euros.
Ammoniac
Lorsque le gaz naturel est transformé en hydrogène pour la production d'ammoniac par reformage du méthane à la vapeur, du CO₂ est libéré sous la forme d'un flux de procédé relativement concentré. La séparation du CO₂ fait déjà partie intégrante du processus de fabrication conventionnel de l'ammoniac.
Yara souligne également que les usines d'ammoniac captent, liquéfient et traitent le CO₂ depuis des décennies pour les serres, les boissons, l'urée et d'autres applications. Le périmètre publié pour ce projet de 200 millions d'euros couvre principalement la liquéfaction, le stockage, le chargement des navires et l'alimentation électrique à quai.
À forte consommation d'énergie
Cependant, le captage du CO₂ dilué issu des gaz de combustion des fours à ciment ou des aciéries est nettement plus complexe et plus gourmand en énergie. C’est pourquoi le projet cimentier de Brevik, en Norvège, d’une capacité de 400 000 tonnes, pourrait bien constituer la réalisation la plus impressionnante sur le plan technique en matière de captage, même si celui de Sluiskil est deux fois plus important.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que les émissions de CO₂ liées à l’énergie et aux procédés industriels ont atteint 38,4 milliards de tonnes en 2025. Les 0,8 Mt de Sluiskil représentent environ 0,0021 TP3T des émissions mondiales annuelles de CO₂, soit environ un cinquante-millième du problème. Cette centrale ne ralentira donc pas de manière notable le réchauffement climatique.
Une goutte dans l'océan mondial
Ce projet n’en reste pas moins important, car l’usine de Sluiskil représente à elle seule environ 1,61 TP3T de l’objectif européen de 50 Mt fixé pour 2030. C'est en effet un chiffre considérable pour une seule usine. Mais par rapport aux besoins estimés par l'UE pour 2040, sa contribution tombe à environ 0,31 TP3T. C'est là que réside le défi de la mise à l'échelle.
La Commission européenne estime que l'Europe doit être en mesure de capter environ 50 Mt/an d'ici 2030, 280 Mt/an d'ici 2040 et 450 Mt/an d'ici 2050.
À lui seul, Sluiskil n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan mondial. Mais le rejeter pour cette raison reviendrait un peu à rejeter le premier parc éolien offshore de 500 MW au motif qu’il ne représentait qu’une infime fraction de la production mondiale d’électricité. Son importance réside dans la capacité du modèle à passer de 0,8 Mt à des dizaines, puis à des centaines de millions de tonnes par an.


