Une étude néerlandaise soutenant que les pouvoirs publics devraient subventionner la location de voitures électriques pour les ménages à faibles revenus qui dépendent de la voiture, plutôt que de réduire les taxes sur les carburants pour tout le monde, pourrait également alimenter le débat en Belgique.
Le parti Vooruit et le parti d'opposition Ecolo ont tous deux proposé des versions du « leasing social » à la française, avec des véhicules électriques disponibles pour environ 100 à 150 € par mois, mais cette idée n'a pour l'instant pas réussi à obtenir un large soutien au sein du gouvernement.
La Belgique pourrait éventuellement recourir à des fonds européens consacrés au climat et au social pour contribuer au financement d'un tel dispositif, même si tant son coût que la question de savoir si les deniers publics doivent servir à subventionner les voitures particulières restent politiquement controversés.
160 000 foyers à faibles revenus
Dans un article publié dans la revue économique néerlandaise ESB, les chercheurs Peter Mulder, Rens van Tilburg et Reinier Sterkenburg estiment qu'un budget d'environ 1,1 milliard d'euros permettrait à 160 000 ménages à faibles revenus aux Pays-Bas, qui dépendent fortement de leur voiture, d'accéder à un véhicule électrique en location longue durée.
Leur calcul repose sur une aide publique d'environ 7 000 € par voiture. Ce montant resterait inférieur au coût de la réduction générale de la taxe sur les carburants mise en place aux Pays-Bas en 2022, qui coûte au gouvernement environ 1,7 milliard d'euros par an.
Les chercheurs font valoir que ces mesures générales manquent de précision. Les ménages à faibles revenus consacrent une part bien plus importante de leur revenu disponible au carburant, mais les automobilistes aux revenus plus élevés roulent davantage et bénéficient donc d’une part disproportionnée d’une réduction fiscale généralisée.
Par ailleurs, les ménages les plus touchés par la hausse des prix de l'essence et du diesel sont souvent dans l'impossibilité de passer à une voiture électrique en raison de son prix d'achat plus élevé.
Un véhicule électrique peut s'avérer moins coûteux à l'usage grâce à des coûts d'énergie et d'entretien réduits, mais les ménages disposant d'une épargne limitée ou d'une capacité d'emprunt restreinte peuvent ne pas être en mesure de réaliser l'investissement initial. Le leasing social vise à lever cet obstacle.
La France submergée par la demande
La France a déjà testé ce concept à grande échelle. En 2024, elle est devenue le premier pays européen à lancer un programme national de location sociale de voitures électriques.
Ce dispositif s'adressait aux conducteurs à faibles revenus qui avaient besoin d'une voiture pour se rendre au travail. Au lieu de verser directement la subvention au conducteur, le gouvernement a soutenu les sociétés de crédit-bail en réduisant, voire en supprimant, l'importante mise de fonds initialement exigée au début d'un contrat.
Cela a permis de ramener les mensualités de location des modèles électriques de petite taille à environ 100 à 140 €.
La demande a immédiatement dépassé les prévisions. Le gouvernement français tablait initialement sur environ 20 000 à 25 000 véhicules, mais a clôturé la première phase après la signature d'environ 50 000 contrats, car le budget s'épuisait bien plus rapidement que prévu.
Une deuxième phase a été lancée en 2025, concernant à nouveau environ 50 000 véhicules. Ce programme s’est révélé particulièrement pertinent en dehors des grandes villes. Environ 55% des bénéficiaires vivaient dans des zones rurales, où les transports en commun sont souvent limités et où la dépendance à la voiture est bien plus élevée.
Depuis, la France a poursuivi ce programme, avec une troisième phase visant 50 000 foyers supplémentaires et prévoyant des mesures d'incitation supplémentaires pour les véhicules électriques et les batteries fabriqués en Europe.
Les plus démunis restent difficiles à atteindre
L'expérience française montre également que la location sociale n'est pas une solution miracle. Même un loyer mensuel de 100 € peut s'avérer difficile à assumer pour les ménages situés tout en bas de l'échelle des revenus, une fois pris en compte les frais d'assurance, d'électricité et autres charges courantes. Des études françaises ont révélé que la tranche de population aux revenus les plus faibles restait sous-représentée.
La recharge est un autre enjeu. Les conducteurs qui peuvent recharger leur véhicule à moindre coût chez eux peuvent profiter pleinement des faibles coûts d'utilisation d'un véhicule électrique, tandis que ceux qui dépendent entièrement des bornes de recharge publiques pourraient réaliser des économies bien moindres.
Se pose également la question de savoir ce qu'il advient à l'issue du contrat de location subventionné. La plupart des contrats français ont une durée minimale de trois ans. Les clients doivent alors restituer le véhicule, l'acheter à sa valeur résiduelle ou trouver une autre solution de mobilité abordable.
Le leasing social réduit donc les obstacles à l'accès à la mobilité électrique, mais ne résout pas automatiquement et de manière définitive le problème de la précarité en matière de transport.
La Belgique reste divisée
Le modèle français a également fait son entrée dans le débat politique en Belgique, même s'il n'y a pas de consensus quant à son introduction.
Le parti Vooruit, qui fait partie à la fois de la coalition gouvernementale flamande et de la coalition fédérale, soutient le « leasing social » depuis fin 2025, proposant des petites voitures électriques aux ménages à faibles revenus pour un loyer mensuel compris entre 120 et 150 euros environ.
En avril, le parti d'opposition Ecolo est allé plus loin en lançant un projet pilote portant sur 10 000 véhicules électriques, proposés à environ 100 € par mois, bénéficiant d'une aide publique d'environ 7 000 € par véhicule et destiné aux salariés à faibles et moyens revenus qui ont réellement besoin d'un véhicule.
Cette proposition s'est heurtée à une certaine résistance. La ministre flamande de la Mobilité, Annick De Ridder (N-VA), a qualifié le “ social leasing ” de « fausse bonne idée » et a précisé que cette mesure ne figurait ni dans l'accord de coalition flamand ni parmi les projets à l'étude de son administration.
Le CD&V, partenaire de la coalition, était initialement disposé à étudier le modèle français, mais il est devenu plus sceptique après en avoir constaté les lacunes. Vooruit continue néanmoins de soutenir cette idée.
La Wallonie n'envisage pas non plus de mettre en place un dispositif similaire, préférant consacrer les ressources disponibles à des services de transport à la demande et à des chèques-mobilité destinés aux ménages vulnérables plutôt qu'à subventionner les voitures électriques particulières.
La Belgique pourrait, en principe, utiliser une partie du Fonds européen pour le climat social afin de lutter contre la précarité des transports. Elle a droit à environ 1,66 milliard d’euros de financement européen entre 2026 et 2032, complétés par un cofinancement belge. Cependant, la fragmentation de la politique de mobilité du pays rend difficile la mise en place d’un programme national sur le modèle français.
Une approche plus réaliste pourrait donc consister à mettre en place un dispositif très ciblé destiné aux ménages aux revenus modestes et véritablement dépendants de la voiture, en particulier dans les zones rurales où les transports en commun sont rares et où le vélo ne constitue pas une alternative pratique pour tous les trajets.
Avantage du marché de l'occasion
Il existe également une opportunité typiquement belge, même si elle ne se concrétisera probablement pas dans l'immédiat. Le marché des voitures de fonction, exceptionnellement important dans ce pays, alimente déjà le marché de l'occasion avec un nombre croissant de véhicules électriques relativement récents, à mesure que les contrats de leasing arrivent à échéance.
La première vague est toutefois largement dominée par des voitures de fonction relativement onéreuses, issues de marques telles que Tesla, BMW, Audi, Mercedes et Volvo. Même après une dépréciation importante, bon nombre d'entre elles restent trop coûteuses pour constituer l'épine dorsale d'un programme de location sociale à 100 € par mois.
Cette situation pourrait évoluer au cours des prochaines années. Le marché actuel des voitures électriques s’est considérablement élargi et comprend de plus en plus de modèles plus petits et plus abordables. Lorsque ces véhicules arriveront en fin de contrat de location de trois ou quatre ans, la Belgique pourrait disposer d’un parc important de véhicules électriques d’occasion, dont le financement public serait nettement moins coûteux que celui des voitures neuves.
Un futur dispositif belge pourrait donc associer véhicules neufs et d'occasion, ce qui permettrait éventuellement à un même budget de subventions de bénéficier à un plus grand nombre de ménages.
Plus ciblé
En fin de compte, l'argument avancé par les chercheurs néerlandais n'est pas que les gouvernements devraient simplement subventionner les voitures électriques. Ils estiment plutôt que les fonds déjà consacrés à l'atténuation de l'impact des prix élevés du carburant pourraient être affectés de manière beaucoup plus ciblée.
Au lieu de subventionner chaque litre d'essence ou de diesel, les pouvoirs publics pourraient aider les ménages en situation de précarité financière qui dépendent réellement d'une voiture à opter pour un véhicule dont les coûts d'utilisation sont moins élevés.
La France a montré que la demande pour un tel système est importante, mais aussi que les ménages les plus démunis restent difficiles à atteindre et que la location sociale peut très vite devenir coûteuse. La Belgique devrait donc concevoir sa propre version avec soin.


